suite... Tous partis ?
Besançon, 7h42 Quelle heure est il ? Je replace mes lunettes sur le bout de mon nez. 7h43 Mon dieu, dans 17 minutes exactement je vais devoir rendre des comptes
…Je suis courbaturée et la moitié du visage m’est parfaitement insensible. Je me suis endormie. La chaise à roulette part en arrière et tombe. Debout je vois là-bas le grand sarcophage qui garde son secret. Mais à ses pieds gît le gardien de nuit. Une tâche sombre entoure son corps noir. Il n’est plus question de réfléchir, je sors le sifflet que je porte en permanence attaché à mon collier d’identification. Je m’époumone en vain. De longues minutes. Rien ne se passe.
Je touche le corps du gardien étendu dans son sang. Il est encore chaud et respire très faiblement. Ce n’est qu’à ce moment là que je me rappelle qu’il fait très froid. Il y a pourtant une équipe chargée de veiller au fonctionnement du chauffage, de l’électricité et de tout ce qui est technique. Le réchauffement climatique qui a sérieusement détruit les paysages n’est pas allé jusqu’à faire disparaître la fraîcheur des nuits d’octobre. Dans le Doubs, il fait habituellement chaud et sec. Le Jura a perdu la plupart de ses sapins. Le froid qui avait toujours fait notre réputation et nous a assuré une certaine protection contre les envahisseurs ne se fait plus guère ressentir que la nuit. Celles des jours les plus courts seulement. Il n’y a plus de touristes non plus.
Sans vouloir bouger le gardien , il est bien trop lourd pour moi, je le recouvre simplement d’une bâche de camion qui était pliée le long d’un mur. Au moins sous ce qui ressemble plus à du carton sale, il aura un peu plus chaud, le temps que je trouve du secours.
Dans note laboratoire, il n’y a pas de téléphone. Notre époque n’est plus celle des portables et des radiations aux creux des oreilles essentiellement féminines ! La caste des techniciens s’est limitée à restaurer le réseau câblé. Les postes fixes sortis des oubliettes sont donc encore du luxe. Dans notre laboratoire, il y a une raison de plus : il s’agit d’un problème de physique quantique dont l’une des composantes est de limiter la production d’ondes radio. Ce point heureusement n’est pas de ma compétence. D’où le sifflet. Mais étrangement aucun milicien de notre secteur n’est apparu et ça ce n’est pas plus normal que le reste. Je dois donc sortir et laisser le sarcophage sans surveillance. Le monstre endormi n’a pas l’air d’avoir besoin de moi. Il s’est calmé après les rayonnements rosés. Les voyants de contrôles sont tous à l’orange. C’est normal, comme le vert, ça n’e l’est plus si au moins deux voyants deviennent rouges. Je me dirige vers la grande porte du hangar à petites foulées, vers les premières lueurs du matin en préparant mes explications pour l’aréopage des grands-maîtres.
La lourde porte latérale décadenassée roule avec difficulté sur son rail mal graissé. Elle est suffisamment écartée pour que je me glisse dehors. Sous une pluie fine. Je cours à nouveau vers la guérite des gardiens qui est à plus de deux cents mètres. Il n’y a pas de lumière pour éclairer les voies, probablement des économies à réaliser. Le paysage est silencieux et je ne pense pas à m’essouffler. La porte de la guérite est entrouverte. Personne. La petite pièce ordinairement occupée et animée par des miliciens qui jouent aux cartes ou font de la musique, est complètement vide et froide. Ma montre est restée sur 7h43 et je ne me souviens pas avoir entendu les cloches de l’église sonner les premiers coups. Pourtant à cette heure, l’usine devrait être grouillante de mes collègues venant prendre la relève et poursuivre les programmes des recherches. Je suis trempée, indécise et l’autre là-bas à moitié mort ! Je fais un gros effort pour revenir à un comportement raisonnable. Le protocole prévoit qu’en cas de situation inhabituelle en aucun cas il ne faut franchir le périmètre de l’usine. J’attrape la trousse de secourisme : un petit sac à dos marqué d’une croix rouge tracée à la peinture et je repars vers la porte 29 de mon hangar. Mais je n’ai pas fait dix mètres qu’un tremblement de terre me projette au sol et me fait glisser vers le fossé à cause de mon élan. J’avale un peu d’herbe et de boue, mon nez irradie une brève douleur et je crache instinctivement la terre avec un peu de rouge dedans, j’ai alors une grosse colère qui monte contre ce début de journée pourrie.
mais pas autant que la gamine aime son marin...