Mais la stupéfaction et moi, cela reste très relatif. C’est un luxe dans lequel j’ai cessé de me complaire. Mais là quand même. Si la porte s’était bien refermée et son cadre avait bien supporté la secousse sismique, ce n’est pas le cas du mur du fond. Le mur est à moitié écroulé et le sarcophage est couché sur le côté. Il a bien résisté, mais ce n’est qu’une supposition. Il est fermé et à moitié enseveli sous les parpaings et les poutres métalliques de la toiture. Les voyants ne sont ni au vert, ni à l’orange ou au rouge, ils ne sont plus rien du tout. Là c’est alarmant. Un câble a du être arraché. Mais lequel ? Je palpe de la main ceux qui ondulent sur le sol. Ils sont tous froids. Je ne sens plus cette infime vibration des circuits sous tension. Mon extrême sensibilité aux circuits avait été un critère de mon affectation dans ce laboratoire. Maintenant tout semble mort et je ne peux pas rester trop longtemps à proximité à cause du principe d’irreversibilité des expériences utilisant les principes de la physique quantique. Ca paraît pompeux d’en parler ainsi, mais les inter-réactions des protons qui se produisent dans deux moments légèrement en décalage peuvent provoquer des explosions de type explosion atomique. Les seuils critiques n’ont pas besoin de porter sur une masse hyper lourde et la chanson de Boris Vian sur la bombe limitée à quelques dizaines de mètres carrés n’était pas si fantaisiste.

Je ne vois plus l’angolais. Sous les gravats ? Peut-être pas. Il est là-bas en train de ramper hors du hangar et je ferais mieux de faire comme lui. J’en ai oublié l’absence des autres. Je cours. Au passage je l’attrape par son harnais et le tire dehors sans chercher à le relever. Je suis une fille très forte quand je le veux. Les traces de sang qu’il laisse me confortent dans l’idée de ne pas l’aider à se relever. De ce côté là du mur, c’est la rivière du Doubs. Un petit erg asseché qui court entre les cailloux. Il a cessé de pleuvoir. Je m’arrête à une trentaine de mètres du bâtiment et avant d’arriver au llit très large du Doubs. Dans le temps, c’était une grosse rivière à truite d’une quanrantaine de mètres de large, profonde d’une dizaine de mètres. J’en aurais le coeur serré si je n’avais pas connu d’autres soucis. Je m’assois à côté d’Esteban au milieu d’une famille de romarins provenceaux colonisés par des fourmis jaunes totalement affolées probablement par la secousse et l’humidité de cette pluie inhabituelle.

L’angolais a colmaté ses blessures. Je le regarde faire en reprenant mon souffle. Il en a un peu partout : sur le crâne, le ventre et sur les membres inférieurs. Il me regarde de ses grands yeux rougis par la douleur et l’épuisement. Il ne peut pas parler et continue de s’appliquer des coups de mouchoir pour éponger ce qui coule encore. Je n’arrive pas à comprendre comment il a pu se faire tabasser ainsi. Je lui explique en parlant fort ce que je sais de notre situation et l’absence totale de monde et que j’ai faim. Cela semble susciter des réactions d’affolement chez lui. Mais c’est limité vu son état de faiblesse et le fait qu’il ne peut pas se lever.

Soudain dans le ciel bas passent de grandes tâches rondes et bleutées. Il me faut quelques minutes pour comprendre que des choses mystérieuses volent par dessus la couche des nuages et projettent au sol une lumière de guidage quelconque. Vu la taille des cercles de couleur les projecteurs doivent êtres immenses. Je découvrirai par la suite qu’ils le sont. J’essaie de crier au ciel que nous avons besoin d’aide. Mais rien n’y fait les lumières poursuivent leur migrations vers le Nord. Le flot est incessant. Les fourmis ont cessé de se promener de partout et sont rentrées dans leur fourmillière enterrée je ne sais trop où. Je remarque le silence. Il me faut chercher du monde. Je conseille à Esteban de rester là et que je reviendrai dès que possible. Je suis obligée de lui crier de me lâcher le bras. Il a une peur incontrôlable.

Une bonne heure a passé, la tièdeur normale de la journée est revenue et c’est comme si toute la bourgade qu’est devenue le Besançon d’après-guerre a été désertée. Pas une âme qui vive. Je sais maintenant qu’il y a un sérieux problème car il n’y a ni chien ni chat et encore moins d’oiseaux. Le bon côté, c’est que je peux ôter ma chemise et me laisser sècher la peau. Ma poitrine ne pourra que choquer les insectes qui, eux, ont échappé à la disparition totale. J’ai faim et personne à la boulangerie ne m’interdit de me servir dans ce qui reste de rassis à l’étal. Il n’y a plus d’électricité nulle part. Je crie dans les rues désertes. Sans obtenir de réponse. A un moment une petite réplique tellurique pousse une tuile à s’écraser pas très loin. Ca n’ameute personne. Le clocher de l’église est tombé ce matin, autant pour les bondieuseries. Mais en dehors de cela, il n’y a pas eu de dégât notable. Dans le ciel gris les lumières migrent toujours, mais je crois que leur rytme a baissé. A la pharmacie collective, je prélève de quoi aider notre gardien blessé. Avant de retourner le voir, il me faut vérifier ce qu’il reste de la caste des scientifiques et pour ça, il vaut mieux reboutonner la chemise. Un saut à l’hôpital serait une bonne idée. Il faut que je trouve un vélo sinon mon angolais aura dix fois le temps de mourir.